J'ai soixante quinze ans. Mes longs cheveux poivre et sel sont presque toujours emmêlés. Raides comme des manches à balai, ils sont bien trop difficiles à peigner ! Autrefois, je restais enfermée dans la salle de bain à confectionner le plus beau des chignons. Aujourd'hui, je n' en ai plus le courage ! En cherchant bien, vous finirez par trouver mes petites lunettes rondes qui chaque jour protègent deux grosses billes bleues. Aussi grosses soient elles, celles-ci ne font pas le poids face aux nombreuses rides qui traversent mon visage. J'ai le dos complètement voûté, je ne peux plus me redresser. J'ai mal aux pieds et au genou droit. Il paraît que ce sont des rhumatismes. Les médicaments, très peu pour moi ! Alors, je compte sur ma canne de bois pour me soulager un minimum. Elle aussi commence à prendre de la bouteille ! Oh, vieillesse ennemie...

 

Certaines passent des heures dans les grands magasins à la recherche du vêtement ou de l'accessoire idéal. Elles veulent se démarquer ou se faire remarquer, se plaire à elles-mêmes avant de plaire aux autres. Parfois, elles cherchent à marquer le coup. Tout y passe : bijoux à prix minis ou de folie, chemisiers tendances, foulards en cachemire.. Je ne suis pas de ces femmes là. Comme diraient les jeunes de maintenant, je ne suis ni branchée ni fachon. Je suis juste moi. Seul bémol  le soir, devant mon écran de télévision, je ne peux me passer de mon grand plaid blanc ni de mes pantoufles fourrées. Que voulez vous, je suis frileuse ! Je pense avoir une alimentation saine et équilibrée si vous voyez ce que je veux dire. Pourtant, je tiens à ma petite touche sucrée avant le coucher. Quatre quartiers de pomme et un tout petit carré de chocolat noir. C'est pas grand chose mais qu'est ce que c'est bon !

 

La plupart du temps, je passe mes journées seule dans mon petit studio de 35m². Pas de terrasse mais un petit jardinet qui me suffit amplement. Les voix des journalistes et le miaulement de mon petit moustache me tiennent tour à tour compagnie. Il m'arrive également de lire ou de faire des mots croisés. Il ne faut pas non plus oublier mes petits enfants qui me rendent visite et à qui je tricote de chaudes couvertures. Linda me demande même d'habiller sa poupée préférée. J'offre aussi quelques pièces à Emaus. Au village, on me surnomme l'as des aiguilles. Tom raconte à ses copains que je suis bonne cuisinière Tout comme sa petite sœur, il ne peut résister à mes pommes de terre au lait, mon filet de bœuf aux morilles ou ma jardinière de légumes maison. Je suis si heureuse de faire plaisir... Je réserve tout de même trente petites minutes pour ma sieste quotidienne. Je suis mamie gâteau mais je reste une mamie ! C'est le minimum syndical !

 

Hélas, depuis la mort de mon époux il y a six ans et la récente mutation de mon gendre, les choses ont bien changé. Les réunions de familles se font de plus en plus rares. Adieu les soirées dansantes, voyages organisés ou autres parties de cartes... Normal, à deux exceptions près, mes amis ont tous passé l'arme à gauche. Quant aux deux survivants, lui est enfermé et elle déprime !

 

Pour ma part, j'essaie tant bien que mal de prendre tout cela avec philosophie. Ce n'est pas une mince affaire. De temps à autres, mon visage se ferme. De grosses larmes viennent effacer mon beau sourire. La bonne humeur et l'optimisme laissent place aux coups de blues ou aux crises d'angoisse. Le temps me parait long. Les câlins, éclats de rires et autres blagounettes me manquent terriblement. Qui sait, je pourrais moi aussi tomber malade, perdre la boule et être rappelée à Dieu ! Sans aller aussi loin, un méchant voleur pourrait s'introduire chez moi et me priver de tous mes souvenirs ! Je pourrais me faire agresser et ne pas revenir entière.. L'avenir est écrit et rien ne changera. Un jour, mon heure viendra !

 

Mieux vaut ne pas y penser....

Proposé par Marlène