25 juin 1970. Ce jour là, ils m'ont remis mon diplôme. Je nageais en plein bonheur. Je pensais avoir réalisé mon rêve le plus fou mais ce n'était pas le cas, pas du tout. Je ne le savais pas encore mais en acceptant d'exercer le métier de traducteur, j'acceptais de vivre l'horreur.

 

J'espérais faciliter la communication entre les peuples du monde entier, faire tomber bien des barrières pour que nous puissions nous exprimer, nous qui sommes tous des frères. Je pensais pouvoir apprendre des tas de choses pour la bonne cause. Je voulais faire rêver petits et grands, leur permettre de voir la vie autrement. Je me voyais lire, écrire et jouer avec les mots pour rendre notre monde un peu plus beau. Depuis ce jour, je trime du soir au matin mais croyez moi, il n'en est rien.

 

Oui, tout le monde nous ment. On nous vend une réalité et pour la vivre, on est prêts à tout donner. Comme les autres, j'y ai cru, je me suis battu et ce fichu bout de papier, je l'ai obtenu. Malheureusement, au fil du temps, je me suis rendu compte d'une chose : œuvrer dans la linguistique, ce n'est pas toujours rose.

 

Je voudrais partager de jolis moments avec ma femme, mes enfants et petits enfants. Je voudrais rire, sourire. Je voudrais cesser de m'abrutir et ne plus tant souffrir. Au lieu de cela, je cours après les contrats. Ma patience n'est que rarement récompensée et ya pas de quoi s’exciter. J'achève parfois de longues et difficiles traductions mais je ne gagne jamais beaucoup de pognon.

 

Je passe des heures et des heures derrière mon ordinateur. Je stresse, je pleure, j'ai mal à la tête et au cœur. Dans ma vie, mes clients viennent jouer les troubles fêtes. Pour eux, je ne touche que de vulgaires clopinettes. Je suis devenu un robot et ma vie n'a plus aucun sens. Je voudrais tant pouvoir partir en vacances !

 

Je ne vois pas non plus mes amis. Aujourd'hui, j'en suis sûr, ils croient que je les oublie. Je reste coincé entre ces quatre murs que je ne peux plus voir en peinture. Je suis seul, terriblement seul. C'est dur, vraiment très dur. Vous n'imaginez pas tout ce que j'endure. Je voudrais juste me poser, tout simplement pouvoir souffler !

 

Je l'ai dit, mes clients sont parfois très embêtants. Pour eux, je me vide de mon énergie, je ne compte plus mon temps. Pourtant, avec eux, je ne triche pas. Je vous promets, je ne suis pas comme ça. Je leur envoie des devis. Je le sais, ce qui est pris est pris. Non, je ne vole pas leur argent, cela n'est pas permis.

 

Dans le milieu, il est vrai qu'il faut qu'on se dépêche. Cependant, pardonnez mon honnêteté mais nos clients ne sont pas tous des flèches. Il nous faut parfois parlementer pour les convaincre de ne pas nous sous-estimer. Nos textes ne se pondent pas comme des œufs. Ce sont des produits de qualité, non de Dieu ! Nos clients s'en fichent, ils n'y connaissent rien et nous le montrent bien !

 

Je cherche un terme, une formule ou bien encore le nom d'une molécule. L'horloge tourne, je m'énerve, je fatigue, je me sens nul. Parfois, je me dis que ça mériterait une bulle. C'est vrai, le soir, je pique du nez sur ma feuille. Cependant, je ne pense pas que mes proches m'en veuillent. Devant mon écran, il m'arrive d'en faire autant. Je vous jure, la traduction, c'est de la folie pure !

 

Expérimentés ou à l'essai, mes collègues et moi devons fournir un travail parfait. Les textes sont traduits et pourtant, rien n'est fini. Stylo à la main, je suis armé. Je ne laisserai rien passer. Je chasse les erreurs d 'orthographe, de style ou de grammaire. Mon étourderie va me coûter cher !

 

A vingt-quatre ans, j'étais jeune, insouciant et mignon. Les profs, eux, m'ont tous pris pour un con !

Proposé par Marlène